MIPS FM | 13h50 | Une semaine après le Obameaculpa de Barack sur Guantanamo
"Un véritable Big Brother est en train de naître sous nos yeux". Activiste réputé du côté du Mont Oural, Alexeï Navalny accueille avec une froideur bien russe la sortie d'un nouveau décret appliqué depuis le vendredi 8 août 2014. Élaboré par le ministère de la communication de la Fédération de Russie, cette directive officialise la fin du Wi-fi anonyme sur le territoire russe en imposant à chaque utilisateur du réseau public de montrer patte blanche avant de se connecter.
Retour sur une nouvelle décision inédite du gouvernement russe qui ne surprend plus personne.
Patte blanche sinon rien
Le gouvernement russe a donc décidé en pleine période touristique d'imposer à tout individu - de nationalité russe ou étrangère - souhaitant se connecter au réseau Wi-fi public de transmettre son numéro de passeport ou de carte d'identité avant de pouvoir surfer sur le Web en toute "relative" liberté. Mais cette décision ne date pas d'hier.
Selon une loi déjà en vigueur du côté scandinave, l'opérateur Internet ne peut permettre la connexion au réseau "qu'après l'identification de l'utilisateur". "L'accès aux services de communication et d'échange de données" pour tout internaute n'est possible qu'en cas de respect du processus imposé par la loi. Souvent bafoué par les acteurs du marché des fournisseurs d'accès, la loi vient d'être renforcée par la publication du décret au début du mois d'août 2014.
À partir de cette date, c'est "patte blanche sinon rien" pour les russes ou étrangers mordues d'Internet présents sur le territoire russe. Cette décision est condamnée par les chevaliers de la Toile, soucieux d'une navigation en toute liberté sur Internet.
Poutine et le Big Brother à la sauce KGB
Internet est devenu un véritable outil de contre-pouvoir pour toute une nouvelle génération post-URSS. Spectateur de la chute du Mur de Berlin dans sa plus tendre enfance, Alexeï Navalny fait partie de cette tranche d'âge qui s'est vu - consciemment - placée le postérieur entre deux périodes historiques : l'URSS et son autarcie à toutes épreuves puis la Fédération de Russie structurée à partir du système de l'ère soviétique.
Connu pour ses multiples prises de position à contre-courant du diktat imposé par le pouvoir en place du côté du Kremlin, l'homme âgé de 38 ans est un activiste politique et boulimique du Net. Il n'a donc pas tarder à réagir suite à la publication du décret anti-Wi-fi libre.
"C'est véritablement aussi néfaste que ça en a l'air, et même peut-être un peu plus". Pour Alexeï Navalny, le danger n°1 réside dans la capacité des autorités en place à coerciser l'opinion publique en limitant tout lien avec des sources d'information indépendantes, apolitiques et constructives. "Un véritable "Big Brother" est en train de naître sous nos yeux [...], un système qui est au courant de qui a écrit quoi, quand et de quel endroit" déplore l'avocat de formation. Passé notamment par l'université de Yale aux États-Unis, Alexeï Navalny fut condamné en 2013 à une peine de cinq ans avec sursis par la justice russe pour détournement de fonds. Plusieurs pays occidentaux ont dénoncé depuis un procès à charge qui n'avait pour seul objectif de réduire à son état primaire le poids des actions de l'activiste politique. Sur le Web comme dans la rue.
En cas de récidive avérée, Alexeï Navalny risque à tout moment d'être envoyé dans un camp géré à la sauce KGB. Une préparation que Vladimir Poutine ne connaît que trop bien. L'actuel président russe fut officier supérieur de la police d'Etat stalinienne de 1984 à 1996.
Des autorités dans l'embarras
La directive anti-Wi-fi libre embarrasse également au sommet du pouvoir. Du moins au niveau local. De Moscou à Saint-Pétersbourg en passant par le cabinet du ministère de la communication, les arguments manquent pour atténuer, justifier voire camoufler cette décision. Du côté de la capitale russe, on assure que l'obligation de dévoiler son numéro d'identité ou de passeport sera rendu obligatoire uniquement dans les bureaux de poste de la ville.
À Saint-Pétersbourg, le constat est un peu plus amer. Depuis quatre ans, l'ancien siège du pouvoir impérial russe avait fait de la Wi-fi public (et gratuite !) l'atout charme pour attirer les touristes venus des quatre coins du globe. Le parc Alexander Garden et la place du palais sont désormais couverts par le réseau Internet sans fil. Imposer le transfert de données aussi sensibles que le numéro de passeport refroidiraient les ardeurs des moins "connectés" et des individus attachés à leur liberté.
Mais plus encore qu'une "simple" entrave au droit des libertés individuelles, les municipalités craignent de voir leurs contrats avec les opérateurs de réseau Internet mis à mal par la publication du décret.
Pour l'utilisateur, la connexion à la Wi-fi public est gratuite... et rapporte à la collectivité par l'intermédiaire d'un loyer versé par les compagnies Internet. Un revenu loin d'être négligé par les maires des grandes villes. Et les justifications émanant du ministère compétent en la matière ne risquent pas de rassurer les plus sceptiques.
Une question de sécurité publique
Le plaidoyer du ministère de la communication a finit par brouiller les ondes des acteurs libres du Web, des opérateurs Internet et des municipalités. Pour Nikolaï Nikiforov, ce décret se justifie par la conduite d'une politique contre le terrorisme, véritable fléau dans la région.
"Si le réseau Wi-fi est établi par un opérateur de télécommunications, il doit demander à l'utilisateur de fournir ses informations d'identité par un message texte ou un formulaire spécial avant de permettre l'accès à l'Internet" prévient le responsable du portefeuille de la communication du gouvernement du premier ministre Medvedev.
Pour rassurer les plus réticents, Nikolaï Nikiforov assure, via un message Twitter publié sur ce compte officiel que les réseaux Wi-fi privés ne seront pas concernés par ce décret.
Pas sûr que cette utilisation singulière des réseaux sociaux par un membre du pouvoir russe ne calme les ardeurs d'un Alexeï Navalny, garant d'une liberté (surveillée) sur la Toile.
MIPS F.M.