MIPS FM | 10/08/2014 à 23h54 | Le week-end où le spray a marqué son territoire sur les pelouses de Ligue 1
Retrouvez chaque semaine une tentative d'éclairage de l'actualité proposée par un grand-frère attentionné à une petite sœur débordante de curiosité.
Thème de la semaine : Xavier Niel et sa Free à la conquête de l'Amérique
" Frérot, avant toute chose, la situation du marché de la téléphonie mobile aux Etats-Unis est-elle favorable à une arrivée de notre Free national ? "
La réponse est sans appel : elle est toute sauf négative ! A l'instar de la France avec ses quatre opérateurs présents sur le secteur de la téléphonie mobile - SFR (racheté en avril 2014 pour 13,5 milliards d'euros par Numericable), Bouygues Telecom, Orange et Free -, les consommateurs américains ont également le choix entre quatre acteurs.
Seulement voilà, le marché hexagonal représente un panier de consommateurs légèrement supérieur à 60 millions de personnes... contre plus de 320 millions pour les Etats-Unis.
En position de leader quasi-incontesté, Verizon se partage plus de 70% du marché avec son principal concurrent, la société AT&T. Ils détiennent à eux deux plus de 310 millions d'abonnés, laissant les miettes aux deux autres acteurs du marché, j'ai nommé Sprint et T-Mobile US, avec 50 millions de clients chacun.
A côté, tu peux retrouver une multitude d'opérateurs dits "locaux" ou "régionaux". Si tu fais les comptes, tu te retrouves facilement avec un taux d'équipement de plus de 100%. C'est logique : chaque américain détient en moyenne près de 2 téléphones mobiles. L'ère du consumérisme naquit jadis sur la terre de l'Oncle Sam...
La différence du simple au quadruple entre le nombre de personnes sur le sol européen et américain attise l'intérêt de plusieurs acteurs européens du secteur. Le premier d'entre eux à avoir tenter sa chance fut Deutsche Telekom. C'était en 2001.
En plein éclatement de la bulle Internet, l'opérateur téléphonique allemand décide de jeter son dévolu sur un opérateur de télécoms nommé Voice Stream en 2001. Ce n'est qu'un an plus tard que la filiale américaine du géant allemand prendra le nom de T-Mobile US.
A l'instar de Free en France, T-Mobile US, quatrième opérateur américain, pratique une politique agressive basée sur des prix défiant toute concurrence. Pendant que les deux premières sociétés du marché - Verizon et AT&T - effectuent des marges nettes de plus de 35% avec un abonnement proposé à ses clients aux alentours de 60 euros (qui puise est non-illimités), la firme allemande se contente d'un petit 20% avec des prix légèrement au-dessus des 40 euros. Du coup, T-Mobile s'est contenté de 35 millions de dollars de profits pendant que AT&T en engrangeait 18 milliards. Et Verizon 23 milliards...
On est loin donc des tarifs proposés par Free - forfaits à 19,90€ - en 2011 en France et qui avaient finis par déstabiliser tout un écosystème où la pratique de l’entente tarifaire était jadis légion. Une année où AT&T avait déjà essayé de jeter son dévolu sur T-Mobile mais avait dû jeté l'éponge après avoir essuyé le refus de l'autorité de la concurrence étatsunienne ne souhaitant pas voir le marché passer de quatre à trois acteurs et ainsi éviter tout risque d'entente, sur les prix notamment. Bref, l'arrivée de Free sur le territoire américain ne souffre donc d'aucune contestation. Hormis la réponse positive de T-Mobile.
Et oui sœurette ! Iliad, la maison-mère du quatrième opérateur français compte s'introduire sur le marché américain en acquérant 56 % des parts de la filiale américaine de l'opérateur allemand.
" Et Free n'est pas (encore) présent aux Etats-Unis en plus ! C'est tout bénéf' pour Xavier Niel, non ? "
En effet. Le principal motif d'espoir du patron de Free réside dans cette notion antitrust made in America. Elaboré dès les années 1950, la loi antitrust fut définitivement mise en place en 1980 sous le nom de loi Sherman ou "antitrust", le but principal étant d'annihiler toute tentative d'entrave à l'entrée d'un nouveau concurrent sur un marché par le(s) leader(s) de ce dernier. Après avoir refoulé AT&T en 2011 suite à sa tentative de rachat de T-Mobile US, les régulateurs anti-trust du département de la Justice voient d'un très mauvais œil l'attaque d'un autre géant du secteur : l'américain Sprint, le troisième opérateur américain.
En discussions depuis le début de l'année, l'opérateur téléphonique américain, détenu majoritairement par la banque Softbank, est parvenu à un accord avec T-Mobile avant les vacances d'été. Sprint serait prêt à mettre plus de 39 milliards d'euros sur la table pour racheter les 67% de parts du capital de l'opérateur détenus par l'allemand Deutsche Telekom. Mais les régulateurs veillent au grain. Et la dernière décision émise par la Federal Communication Commission a de quoi mettre le doute dans les têtes des dirigeants de Sprint et T-Mobile.
Désireux de concrétiser une alliance pour obtenir davantage de fréquences au cours des prochaines enchères, les deux opérateurs viennent tout juste de se heurter - vendredi 1er août - à la volonté catégorique du gendarme américain des télécommunications d'interdire ce partenariat. Cette décision se présente comme un motif d'espoir pour Xavier Niel et sa team Free.
Au regard de cette première prise de position, la théorie selon laquelle les autorités locales souhaiteraient un nombre de fixe de quatre opérateurs sur le territoire national se concrétise. Selon plusieurs analystes présents sur la place de Wall Street à New York, la Federal Communication Commission serait encline à empêcher la fusion de deux acteurs déjà présents sur le marché américain. Et il serait tout sauf possible de se retrouver avec seulement trois opérateurs téléphoniques pour plus de 300 millions de clients potentiels : les prix proposés par les trois acteurs restants risqueraient d'augmenter sensiblement.
A titre de comparaison, le continent européen compte une population dépassant la barre des 500 millions d'habitants avec plus de 150 opérateurs téléphoniques et un prix des forfaits en moyenne deux fois moins élevés. Voilà un argument de plus pour stopper l'offensive de Sprint sur T-Mobile US. Et laisser le champ libre à Free pour s'imposer en terre américaine.
" Frérot, le patron de Free a donc annoncé le jeudi 31 juillet dernier son intention de racheter T-Mobile version USA. Mais Free cette tentative ne s'apparente-t-elle pas à un acte de folie ? "
Folie ! C'est sans doute ce mot qui traverse la pensée des analystes financiers des plus grandes places financières depuis le vendredi 1er août et l'officialisation de l'intérêt de Free pour T-Mobile, le troisième opérateur de téléphonie mobile aux Etats-Unis. Les boursiers du Cac 40 - la bourse de Paris - sont pour l'instant sceptique sur l'éventualité de voir la société française jeter son dévolu sur un opérateur de téléphonie présent de l'autre côté de l'Atlantique. Le titre de l'Iliad, la maison-mère de Free avait perdu plus de 13 % dès l'ouverture de la bourse de Paris au lendemain de l'annonce de l'intention de rachat pour terminer à -7,01 % en fin de séance. Plusieurs paramètres peuvent venir conforter le scepticisme qui a emporté les places boursières le vendredi 1er août. Ainsi que ton hypothèse portant sur un "acte de folie" de la part de Niel et le conseil d'administration de la société française.
D'abord, l'offre de rachat émise par Free à T-Mobile. Interrogé par le Wall Street Journal pour l'édition du 2 août 2014, Xavier Niel affirme vouloir déposer une offre de 15 milliards de dollars afin d'acquérir 56,6% de T-Mobile. Cette offensive, si elle se concrétise permettrait à Free de s'imposer dans un pays avec "un énorme potentiel" selon le fondateur de l'Ecole 42. Mais ce montant serait bien inférieur à celui proposé d'ici septembre par son principal adversaire, l'américain Sprint. Ce dernier a une longueur d'avance sur l'opérateur français : Sprint aurait déjà négocié un rachat des parts de T-Mobile pour un montant de 32 milliards de dollars. Deux fois plus que la somme avancée par Free. Plus qu'un fossé, un trou abyssale entre la tête de course et le poursuivant.
Et c'est le deuxième problème sur le chemin de la conquête de l'Amérique déclenchée par Niel en plein milieu de l'été : il n'est pas le seul à lorgner sur la T-Mobile US. Racheté l'an dernier par le patron de Softbank, Masayoshi Son, Sprint se positionne sur la troisième marche du podium avec plus de 11% de part de marché, tout comme sa cible, T-Mobile. Après avoir investi 22 milliards de dollars dans le rachat de Sprint, le milliardaire compte bien secouer le cocotier du marché américain et truster les premières places acquises par Verizon (31% de part de marché) et AT&T (27%). De ce fait, "Masa Son" ne compte pas lâcher l'affaire.
Le but avoué de Son est de mettre à mal la politique de marge exagérée mise en place par les deux mastodontes. Il négocie depuis des mois avec T-Mobile pour parvenir à un accord. Le patron de la filiale américaine de l'opérateur Deutsche Telekom, John Legere est même annoncé à la tête du futur duo Sprint-T-Mobile d'ici septembre prochain. L'offensive déployée par Free ces derniers jours semble donc arriver un peu trop tard pour brouiller les cartes. Mais tout n'est pas perdu pour l'opérateur français.
Car la tâche s'annonce plutôt rude pour Son et son allié Legere pour augmenter la part de marché du futur nouveau géant de la téléphonie US : plus de 50% des abonnés n'ont plus changé d'opérateur téléphonique depuis plus de dix ans. De plus, comme je te l'avais indiqué quelques lignes plus haut, les gendarmes antitrust voient d'un mauvais œil le rachat d'un opérateur américain par un autre déjà présent sur le marché, réduisant le nombre d'acteurs de quatre à trois. Rigidité du marché et de la législation viendraient mettre à mal les rêves de grandeur du troisième opérateur américain et de son poursuivant.
Le troisième et dernier point qui pourrait venir corroborer ton affirmation d'un "acte de folie" réside dans la méconnaissance du territoire d'implantation par Free. Xavier Niel l'avoue lui-même. "Je n'ai pas une très grande expérience du marché américain." Si on met de côté le rachat de la compagnie Alice en 2008, la société fondée et contrôlée par Xavier Niel n'est pas connu pour son penchant vers l'international. Seul son investissement - personnel - du côté d'Israël témoigne de son intérêt pour d'autres marchés que la France. Après son échec essuyé du rachat de SFR au printemps dernier, Xavier Niel tenterait donc de se refaire la cerise de l'autre côté de l'Atlantique. Un pari risqué pour celui qui a réussi tous les chantiers entrepris depuis l'arrivée de son bébé Free sur le marché de la téléphonie fixe en 2001. "Mais je comprends les consommateurs. Je sais qu'ils se battent pour payer leurs forfaits à des prix normaux" affirme le fondateur de Free.
Avec un "paysage concurrentiel américain beaucoup moins agressif que ce à quoi nous sommes habitués en France", nul doute que la stratégie agressive avec des prix défiant toute concurrence permettrait à Free d'attirer plus d'un américain dans ses filets. Reste à convaincre les dirigeants de T-Mobile US de confier leur bébé à d'illustres inconnus sur les terres américaines en tournant le dos au témoin tendu par Sprint...
" Merci beaucoup Frérot. Beaucoup, beaucoup de chiffres... J'ai l'impression de voir un bulletin météo. "
Tu ne crois pas si bien dire : la température risque de monter de plusieurs degrés entre les différents acteurs de la téléphonie mobile...
MIPS F.M.
